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La vie aventureuse d’Alice, le physalis.

[12-04-2018]

Sur base de son expérience, Pierre Rouschop, coordinateur régional zone andine d'ADG, nous raconte l'histoire d'Alice, le physalis, une introduction à l'agroécologie et un merveilleux retour en enfance.

Dans la cour de l’école de Pampap, durant la récréation, Asiri, José, Mariella et Tomas savouraient les scintillements du soleil et les caresses de la brise légère, en jouant et en observant la nature, si belle en cette saison printanière. Ils paraissaient heureux et esquissaient un sourire tendre, animé par l’allégresse d’être à l’école avec leurs amis, seulement atténué par la fatigue que l’anémie non encore vaincue leur causait.

Pendant ce temps, Hersilia et Florentin parcouraient leurs parcelles, un peu préoccupés, en écoutant leurs êtres chers avant de les soigner. De son îlot d’aliments, le lombric prévenait Alice, la plantule de physalis : « Sois patiente, Alice ! Nous avons besoin d’un peu plus de temps. Bientôt, nous te fournirons de l’humus, aliment pour la vie, tu prendras racine et tu n’auras jamais plus envie de rentrer chez toi. »

Alice le physalis était arrivée récemment à Pampap. Rosalia l’avait offerte à Florentin lors de leur denier échange d’expériences à Ullucurán. Mais Alice se flétrissait, presque au point de s’évanouir. Et elle se plaignait : « Pourquoi m’as-tu emmenée ? Ici, je n’ai ni eau ni aliments. » Le poivrier rose épaulait le lombric, en procurant au physalis un peu d’ombre avec ses branches tombantes, et lui demandait un peu de patience. Ses fruits resplendissaient sous les rayons du soleil et exhibaient leur teint rosé pour lequel il avait lutté pendant tant d’années. Pourtant, cela ne suffisait pas. Alice le physalis insistait sur son triste destin.

Durant le trajet pour arriver à sa nouvelle demeure, en plus de la chaleur et de la soif, elle avait été incommodée par la traversée d’une parcelle intensément verte, uniquement composée de plantes de physalis. Leur couleur, leur taille et leur développement étaient totalement similaires, sans nuance ni odeur, si ce n’est quelques résidus d’intrants chimiques inconnus d’Alice et qui avaient déclenché chez elle quelques doutes et un grand malaise, dû à l’effet nauséabond qu’ils avaient propagé dans sa sève. La fève, du haut de sa sagesse, lui expliquait avec une dose de rhizobium qu’il valait mieux une croissance à son rythme grâce aux ressources de la ferme plutôt qu’une homogénéité inusuelle, sans saveur, avec une rare odeur et l’injection d’une multitude de produits synthétiques. Même un petit veau tout mignon, bien que maigrichon, essaya de soulager Alice en fertilisant le sol avec ses fèces au goût de luzerne primeur…

De son côté, la plantule de pomme de terre lui enseignait comment réagir face aux ravageurs, en appelant à la rescousse ses voisins, absinthe, lupin et piment, pour affronter les premiers chatouillis des charançons des Andes qui avaient profité des quelques premières pluies et se réchauffaient pour lancer leurs attaques au crépuscule. Quelques coccinelles arrivèrent également et expurgèrent les feuilles de leurs pucerons suceurs ; l’éclat métallique extravagant de leurs ailes pourpres mouchetées de lentigos noirs réverbérait les rayons du soleil qui illuminaient tout le domaine en dévoilant ainsi son exubérance naturelle.

Toutefois, Hersilia et Florentin restaient pensifs : ils observaient le ciel, le soleil, les vents, les nuages, le vol des oiseaux, le débit du canal d’irrigation, le comportement de leurs animaux et de leurs plantes, les va-et-vient des insectes… Ce n’était pas tellement le physalis Alice qui les préoccupait, parce que ce n’était pas la première fois qu’une plante récemment transplantée se plaignait de son nouvel environnement, mais plutôt les circonstances dans lesquelles le printemps débutait, les irrégularités de plus en plus perceptibles du changement de saison : fortes pluies sporadiques, climat imprévisible avec les effets sur la croissance des plantes, les attaques de parasites et des maladies. Ils étaient à moitié déconcertés, mais certains qu’ils devaient agir dans les plus brefs délais. Hersilia et Florentin bénéficiaient de nombreuses années d’expérience : ils élevaient des cobayes et des lapins, en plus de quelques vaches et deux ânes, grands fournisseurs de guano de bonne qualité ; ils fabriquaient aussi du bocashi, de l’humus, du biol, ainsi que d’autres fertilisants et engrais foliaires ; ils produisaient et échangeaient des semences sélectionnées au champ et géraient avec dextérité et passion leurs différentes cultures associées ; ils disposaient d’eau, au moins jusqu’à ce jour-là ; et sans doute le plus important, chaque matin ils se levaient tôt, avec la même énergie, la même santé et le même enthousiasme pour réaliser leur travail. Pourtant cette année, quelque chose ne tournait pas rond, et Alice le physalis l’avait pressenti.

Le couple amoureux voyait plus clair maintenant. « Le lac qui approvisionne notre réservoir d’eau est quasiment vide et si les pluies n’arrivent pas durant les prochains jours, on ne pourra pas revenir en arrière, tout va sécher. À moins que… à moins que nous ne trouvions un remède pour résoudre cette impasse. »

Ils commencèrent à chercher, ils se rendirent à la capitale de la province, ils cherchèrent par Internet, ils interrogèrent quelques ingénieurs, ils consultèrent leurs collègues promoteurs et promotrices, ils échangèrent leurs idées avec leurs enfants ; et ils se mirent à traiter l’information, l’expérience, les suggestions. Après cette longue journée épuisante, ils allèrent se reposer et tombèrent de sommeil.

Soudain, ils se réveillèrent, c’était l’aube. « Eureka ! Je l’ai, j’ai la solution. J’estime que nous pouvons épargner la moitié de l’eau en améliorant la technologie d’irrigation et prioriser les plantes fragiles dans le cas où la sécheresse se prolonge. » Ils se mirent à l’ouvrage pour l’expérimenter et au petit matin, ils avaient déjà élaboré quelques arroseurs construits avec le matériel déniché dans leur atelier. En outre, ils perfectionnèrent leurs techniques culturales, notamment pour protéger les sols et conserver l’humidité, grâce au paillage, aux couvertures végétales ou aux barrières vives. Et cela fonctionna… Malgré un printemps rythmé par des pluies irrégulières, ils sauvèrent la majorité de leurs plantes et de leurs animaux, ainsi que la vie au sein de la ferme.

Les abeilles arrivèrent par essaims… et prirent d’assaut les campanes jaunes du physalis, les corolles blanches et violettes de la pomme de terre, les couronnes multicolores des roses et de tant de fleurs de la parcelle, butinant subtilement les nectars multi-saveurs et libérant dans l’air un cocktail de fragrances qui nous imprègnent encore d’émotions magiques. Alice le physalis, radieuse, admirait le spectacle et s’attendrissait de la diversité qui l’environnait : graminées, tubercules, légumineuses, arbustes et arbres multicolores, multiformes, de toutes tailles ; insectes, araignées et oiseaux qui cohabitaient, se dévoraient les uns les autres ou se divertissaient ensemble ; cobayes et veaux qui alternaient le jeu et la dégustation de fourrages exquis ; courants d’air qui dispersaient les feuilles, les semences et les pollens au goût succulent ; arômes parfumés envoûtants, voire enivrants.

Hersilia et Florentin célébrèrent avec humilité et sobriété les généreuses récoltes. Ils les dégustèrent, les engrangèrent, les troquèrent, les partagèrent ou les vendirent. Par ailleurs, ils offrirent à l’école de Pampap des légumes délicieux, des grains secs, des pommes de terre et des fruits ; ils préparèrent avec les élèves et leurs professeurs des menus raffinés, savoureux et équilibrés. Asiri, José, Mariella et Tomas se délectèrent avec ce somptueux repas et quand les physalis juteux et aigre-doux fondirent doucement sur leur langue, leurs visages s’enluminèrent de leurs sourires sincères, joyeux, passionnés, ensoleillés et resplendissants.

Alice le physalis contemplait cette scène qui lui rappelait sa vie aventureuse, tel un retable animé, depuis son déracinement jusqu’à la récolte de ses premiers fruits, en passant par ses illusions et ses désillusions, le soutien inconditionnel de Hersilia, de Florentin et de toutes ses nouvelles amitiés ; et les odeurs, les couleurs, les saveurs, les rumeurs, les rougeurs qui lui donnaient au quotidien cette sensation d’être vivante et exceptionnelle. Alice sourit, respira profondément et commenta à Sandra, une jolie oca du Pérou qui venait d’arriver à la ferme : « Sois patiente Sandra ! Nous prendrons bien soin de toi. »

Pierre Rouschop

Version originale en espagnol, rédigée en novembre 2017 traduite en mars 2018. "Toute ressemblance avec des faits réels ne serait que pure et fortuite coïncidence"

Grâce à notre potager, nous avons mangé des omelettes aux légumes, des pommes de terre à la sauce « ocopa » ou « huacaína » et des salades. Nous avons appris à semer, à irriguer et à soigner les plantes. Les professeurs nous enseignent les parties de la plante et même les calculs au départ des plantes. Nous disons aux autres enfants qu’ils doivent avoir un potager bio, aussi beau que le nôtre, pour qu’ils apprennent à semer, à bien prendre soin de leurs parcelles, à cultiver et pour qu’ils puissent bien manger.
Leandro, 10 ans, 5º année primaire de l’école San Pedro de Pampap, Pamparomás, Huaylas.